Thèses
et hypothèses
LE
POLITIQUE
J'entends
le politique au sens de la co-existence au sein de la cité,
la politeia.
La politique fait partie du politique, bien sûr, mais
le politique, c'est beaucoup plus large.
Originellement
le mot
politikos,
avant de signifier des modes de gérance et de gouvernance
des biens publics renvoyait au vivre ensemble au sein de la
cité, la polis.
Ce sens du mot politique s'est perdu, malheureusement. C'est
tout simplement devenu un mode de gestion des services et des
biens qu'on estime être publics. Donc, l'agora n'est plus
là. Qu'était ce vivre ensemble au sein de la cité
? C'était la coexistence de la multiplicité et
de la diversité. Bien sûr, les Grecs avaient aussi
leurs Barbares qu'ils renvoyaient hors des murs de la
polis, mais
il reste que l'agora était justement un espace de "négociation"
de cette coexistence du divers. C'était le lieu de la
prise de parole pour la négociation de cette diversité
coexistentielle que formait la cité. Je pense que cela
est malheureusement disparu du champ politique au sens restreint
du terme, mais réapparaît dans le champ artistique.
Je dirais même qu'il y a une dimension sociale au champ
artistique; que l'on songe seulement aux grandes manifestations
: festivals, symposiums, etc., qui font que les gens descendent
dans la rue et participent - peut-être sur un plan festif
plutôt qu'autre chose.
La dimension esthésique du politique
On
a toujours considéré le politique comme le lieu
d'interaction, pourrait-on dire, du social, de l'économique,
et parfois de plus en plus, de l'éthique, du système
de valeurs et de tout ça. Mais on ne prend pas en compte
toute la dimension esthétique du politique. Le seul chercheur,
à mon sens, qui s'y intéresse un peu, c'est
Jacques Rancière,
et, depuis quelque temps, un petit peu Derrida
Dans les années 1970, Deleuze
et Guattari s'y sont un peu attardés
à travers leur concept de " littérature mineure
", leurs travaux sur Kafka, et sur la différence
entre capitalisme et schizophrénie.
On
dirait, aujourd'hui, que c'est une dimension qui n'existe pas.
Mon hypothèse, c'est que les sociétés se
fondent, non pas tellement sur l'idée d'un partage des
biens de consommation ou des valeurs collectives de nature idéologique,
religieuse, etc. et encore moins d'un partage des services publics,
mais plutôt au niveau d'un partage
esthésique.
On partage des craintes et des besoins,
des désirs et des angoisses, des peurs et des souhaits,
etc., On partage donc des états d'âme, des passions,
qui se vivent individuellement et dont la mise en commun donne
ce que j'appelle la dimension esthésique du politique,
c'est-à-dire, des formes de vie sensible.
L'esthésique et la culture
L'esthésique
est un peu le substitut de ce qu'aurait
pu être dans les sociétés traditionnelles
le mythique, ou, dans nos sociétés d'autrefois,
le religieux. On n'a plus de mythologie commune; on n'a plus
non plus de systèmes de croyances institués, qui
soient largement partagés, comme les religions, mais
on a des paroles qui prennent en charge nos angoisses, notre
rapport à l'au-delà, à la mort, à
l'origine qui, aujourd'hui, font l'objet plutôt de récits,
de proférations poétiques, etc.
On
n'a pas assez conscience de cela. On pense que la culture c'est
de la production d'entertainment, de divertissement. Non. La
culture répond à un besoin essentiel de l'être
humain et des sociétés, qui est de se poser des
questions telles que d'où ils viennent et où ils
vont, tant au plan affectif et perceptif qu'au plan niveau conceptuel.
Dans ce sens-là, les productions culturelles sont distinctes
aussi de la philosophie et de la théorie. Elles expriment
nos angoisses au plan des percepts
et des affects.